Sainte Jeanne dArc et les révélations privées
par Jacques MARITAIN
La condamnation de Jeanne dArc a été la pire iniquité commise par le personnel de lÉglise agissant irrégulièrement et frauduleusement, et comme cause propre, et donc faillible.
La canonisation de Jeanne, sa réhabilitation consommée dans la gloire des saints, cest lÉglise universelle elle-même, lUna, sancta, catholica, apostolica, le Corps mystique du Christ et de son Épouse, cest la personne même de lÉglise et son infaillibilité qui se font entendre là, par le Pape agissant instrumentalement, et infailliblement, comme la voix de la personne de lÉglise de la terre et du ciel prise en son intégrité. (...)
Les révélations privées sont comme des feux dans le ciel ou des fusées éclairantes qui attirent notre attention et projettent une lueur sur tel ou tel aspect de la situation qui aurait pu échapper à la faible et distraite raison humaine. Alors, ainsi alerté, voilà lhomme en mesure duser de son jugement prudentiel, oeuvre de raison et de foi, comme dune règle daction dune rare et surprenante justesse, en des occasions particulièrement difficiles. Cest bien de cette manière-là que les grands spirituels, dans leur conduite propre, ont mis en pratique la doctrine des théologiens sur les révélations privées, données ad directionem actuum humanorum (pour la direction des actes humains).
Il y a cependant des cas exceptionnels, dont le cas de Jeanne dArc est un exemple éminent. Ces cas exceptionnels se distinguent par deux caractères particuliers: en premier lieu la révélation privée dont il sagit alors est révélation parfaite ou intérieurement évidente et lâme ainsi instruite sait donc avec une entière certitude que cest bien Dieu qui linstruit; en second lieu cette révélation, tout en étant de soi une révélation privée, concerne, suivant une distinction marquée par Cajetan et par BenoîtXIV, non pas le bien privé dun individu, mais le bien commun du corps social, et avant tout de lÉglise ou de la chrétienté.
Les révélations privées qui concernent ainsi le bien commun du corps social, et avant tout de lÉglise ou de la chrétienté, confèrent par elles-mêmes une mission, et une mission publique. Elles constituent celui qui les reçoit dans un office déterminé qui a ses exigences propres, elles font de lui un ambassadeur de Dieu, un messager, un «ange». Dès lors celui-ci se trouve, au point de vue des conditions subjectives où il est placé, dans un cas semblable à celui des prophètes de la Loi ancienne: la révélation reçue lenchaîne à un mandat divin. Du même coup, elle devient règle impérative (...). Lâme perdrait la foi si elle refusait ou cessait de croire en la révélation reçue. Cest là une conséquence de lautre caractère exceptionnel que nous avons noté dans les révélations privées en question: elles sont des révélations expresses ou «parfaites», accompagnées de la certitude que cest Dieu qui instruit, autrement dit données avec évidence - une évidence qui porte sur celui qui révèle (evidentia in attestante), et sur le fait même de la révélation reçue. (...)
Refuser son adhésion à une révélation privée quelle sait divine, ce serait donc, pour lâme qui a reçu une telle révélation, mettre en doute linfaillible autorité de Dieu révélant, détruire le motif formel de la foi surnaturelle, et par là perdre aussi cette espèce de foi surnaturelle quest la foi théologale, la foi qui sauve.
Voilà pourquoi Jeanne savait que si elle reniait ses voix, «elle se damnerait». «Si je disais que Dieu ne ma pas envoyée, je me damnerais. Vrai est que Dieu ma envoyée.»
«Pour ce qui est de croire à mes révélations, je ne demande point conseil à évêque, curé ou autre.»
«Elle croit aussi fermement les dits et les faits de saint Michel, qui est apparu à elle, comme elle croit que Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et passion pour nous.»
(De lÉglise du Christ: la personne de lÉglise et son personnel,
Jacques Maritain, Desclée de Brouwer, Bruges, 1970, pp. 272-276)