RÉPONSE À M. JEAN-PAUL LEFEBVRE

Lac-Etchemin, le 5 mai 2003


Dans son article intitulé «Le Vatican est parmi nous Un discours décollé de la réalité» publié dans l’édition du 26 et 27 avril 2003 du Devoir, M. Jean-Paul Lefebvre commente à sa façon les interventions et les prises de position officielles de Monseigneur Marc Ouellet, archevêque de Québec, depuis sa récente intronisation jusqu’à ce jour.

L’auteur introduit son article en mettant en contraste le pontificat de Jean-Paul II avec la collégialité épiscopale, en soutenant que le nouvel archevêque de Québec «défend l’esprit et la lettre de toutes les positions de Rome dans les domaines où elles viennent en contradiction flagrante avec les valeurs modernes et avec la conscience de la grande majorité des croyants».

Avant de considérer les principaux points soulevés par M. Lefebvre dans son texte, je crois qu’il convient de nous interroger sérieusement quant à sa compréhension réelle de la nature même de l’Église instituée par Jésus-Christ et confiée en tout premier lieu au chef des apôtres, tel que nous le rappelle l’évangéliste saint Matthieu: «(...) Tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle.» (Mt 16,18)

À la lumière de ce passage de l’Évangile, M. Lefebvre devrait pour le moins convenir que ce qui était vrai hier devrait normalement l’être encore aujourd’hui et toujours, à moins que lui et la grande majorité des croyants auxquels il se réfère n’aient reçu un autre évangile que celui transmis par Jésus-Christ aux apôtres; le cas échéant, qu’il nous soit permis de méditer les paroles de l’apôtre saint Paul qui sont, elles aussi, toujours d’actualité: «Nous vous l’avons déjà dit, et aujourd’hui je le répète: si quelqu’un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème!» (Ga 1,9)

La contradiction à laquelle fait allusion l’auteur de l’article «Le Vatican est parmi nous», si elle existe, ne se situe donc pas dans la position adoptée par le Pape Jean-Paul II, ni en Mgr Ouellet, car, tous deux, jusqu’à ce jour, ne font que vivre et transmettre la foi des apôtres Pierre et Paul, mais plutôt dans celle de ceux qui, consciemment ou non, s’en sont éloignés, et ce parfois même au nom de la collégialité épiscopale, des valeurs modernes et même de la conscience.

Certes, la collégialité épiscopale considérée en soi est non seulement une chose bonne, mais aussi précieuse et nécessaire: elle est un don de Dieu à l’Église; mais, comme pour tout don de Dieu, le problème réside souvent dans ce qu’on en fait, dans la réalité quotidienne du vécu ecclésial. Si ce don est divin, il ne faut pas oublier que ceux qui en sont les sujets directs et les ministres, c’est-à-dire les évêques catholiques du monde entier, sont encore bien humains.

De plus, ce n’est que dans la parfaite communion du collège des évêques à la foi et à la mission de Pierre, dont Jean-Paul II est l’actuel successeur, que celui-ci trouve son sens, sa valeur et sa finalité.

C’est Pierre qui, avec ou sans le collège des successeurs des apôtres, continue de jouir de la promesse d’infaillibilité en matière de dogme et de morale, et non le contraire. Un collège d’évêques qui ne serait pas uni à Pierre, ne saurait être qu’une négation parmi tant d’autres de la nature même de l’Église, et deviendrait donc sans consistance ni fondement.

Mettre ainsi en contraste Jean-Paul II avec la collégialité épiscopale, c’est ignorer à la fois qui est Jean-Paul II et ce qu’est, ou plutôt ce que devrait être la collégialité épiscopale. Le Pape actuel ne cesse, à temps et à contretemps, d’affermir ses confrères évêques du monde entier dans leur ministère apostolique, de les ramener, par la parole et par l’exemple, à la vérité et à la simplicité toute pure de l’Évangile en tant que témoin et signe authentique de cette unité et de cette communion de l’esprit évangélique, dont doit être animé tout vrai pasteur vivant selon le Coeur du Bon Pasteur.

Sans vouloir porter ici de jugement sur ce que M. Lefebvre appelle «les valeurs modernes», je ne peux personnellement que m’interroger quant à la nature et à la longévité de ces dernières. Si, comme l’affirme l’auteur, les positions de Rome leur «viennent en contradiction flagrante», il serait bon qu’il nous explique depuis quand, dans l’Église catholique, les valeurs chrétiennes, inspirées directement de l’Évangile depuis plus de deux mille ans et pourtant toujours actuelles, ne sont plus universelles.

À moins que le mot «catholique» ne veuille pas dire la même chose pour l’auteur et pour nous – ce qui impliquerait alors et tout simplement que nous ne pratiquons pas ou plus la même religion –, il serait bon qu’il nous dise d’où il tire ses valeurs modernes et, aussi, pendant combien d’années encore il prévoit que celles-ci vont demeurer telles, c’est-à-dire modernes, avant de porter à leur tour ombrage de quelque façon à la conscience et aux valeurs d’une grande majorité de «futurs croyants en d’autres valeurs», qui ne croiront plus aux siennes. À confondre sans cesse les notions de «valeurs» et de « modernité» avec celles de «courant de pensée à la mode» et d’«esprit du monde», on peut finir par faire dire n’importe quoi aux mots, et par devenir, sans trop s’en rendre compte, promoteur d’anti-valeurs aux mille maux...

M. Lefebvre poursuit son article en affirmant que l’argumentation de Mgr Ouellet, tant auprès des médias qu’auprès de ses amis, l’«incite à croire que les circonstances sont propices à un débat public sur l’avenir de l’Église au Québec». L’auteur continue en citant certaines réponses de Mgr Ouellet aux journalistes, notamment en ce qui a trait à l’accès des femmes au sacerdoce, à l’encyclique Humanae Vitae, aux divorcés réengagés, etc.

Qui sait si, avant de juger le discours de l’Archevêque de Québec, M. Lefebvre ne ferait pas mieux d’examiner ses propres propos, lesquels, malheureusement, ne sont pas des plus lumineux? Il accuse à tort et à travers le Primat de l’Église au Canada, alors que celui-ci ne fait que son devoir de pasteur dans son Archidiocèse en conservant et en transmettant, en toute charité et vérité, l’intégrité du dépôt de la foi, et ce dans la fidélité à la mission et à la grâce qu’il a reçues de Dieu et de l’Église.

Qui sait aussi si l’auteur – en examinant un peu plus profondément et surtout objectivement, à la lumière de la Parole de Dieu, de la Tradition et du Magistère, la réalité de l’Église actuelle, et plus particulièrement celle de l’Église au Québec, dont il semble pourtant prêt à prédire l’avenir – ne finirait pas par se rendre compte que c’est plutôt cette même réalité ecclésiale de notre belle Province qui, bien avant d’en perdre le nom, a commencé et n’a cessé depuis de prendre ses distances par rapport à ses racines religieuses catholiques et romaines, et ce jusqu’à perdre le souvenir de ses origines mystiques et chrétiennes?

Une chose est certaine en tous les cas: c’est que, avant d’attaquer l’argumentation de Mgr Ouellet et, à travers lui, le Pape Jean-Paul II et toute l’Église de Rome, M. Lefebvre aurait mieux fait de re-considérer sa propre argumentation, laquelle, en la circonstance – pour aussi étoffée et mise à jour qu’elle puisse sembler –, ne pèche pas par excès de rigueur et de cohérence intellectuelle. En voici d’ailleurs quelques exemples bien concrets :

– Le premier exemple est celui de l’allusion de l’auteur à «l’expérience des millions de couples baptisés, croyants et pratiquants dans le monde, qui ont clairement, définitivement et avec raison refusé l’“encyclique sur la pilule”»; puis, un peu plus loin, en parlant du schisme actuel, il continue en affirmant: «Les baby-boomers et leurs enfants ont quitté l’Église en masse et, dans la majorité des cas, ont abandonné toute pratique religieuse.» Il faudrait ici que M. Lefebvre se décide, à savoir si ses millions de baptisés, croyants et pratiquants dans le monde auxquels il se réfère... pratiquent ou ne pratiquent pas... À moins que ce ne soit de la pratique de l’usage de la pilule dont il veuille parler...

– Le deuxième exemple, lui, concerne l’«usage» que M. Lefebvre fait des «porteurs de la Bonne Nouvelle»; en prenant tour à tour la défense de la collégialité épiscopale menacée par le discours romain de Mgr Ouellet, puis en accusant systématiquement les évêques qui composent «individuellement et collectivement» cette même collégialité de marcher en silence, d’avoir choisi de ne pas discuter en public des sujets réservés à Rome, attribuant à leur manque d’humilité le conflit entre les cultures et la foi, tout en exhortant enfin ces derniers à donner au besoin leur démission pour se rapprocher du peuple de Dieu...

Ce doux mélange à la fois d’intérêts et de mépris pour les personnes des évêques, doux mélange complété, à la fin de l’article, par une comparaison de mauvais goût de Mgr Ouellet avec le Cardinal Léger, démontre clairement que c’est plutôt la tournure d’esprit de M. Lefebvre qui est une flagrante contradiction.

M. Lefebvre, tout au long de son plaidoyer, ne cherche pas à connaître la véracité des faits, ni à défendre réellement quelque portion de la hiérarchie ou du peuple de Dieu que ce soit. Il ne cherche qu’à transmettre coûte que coûte un message en exploitant toutes les cordes sensibles d’un malaise qui mine et divise l’Église depuis des années au Québec. Il se montre tantôt complaisant avec les uns ou avec les autres, mais ce n’est qu’afin de mieux semer l’esprit de division et de schisme dans une Église qu’il ne semble pas plus aimer que ceux qu’il rejette du revers de la main, à peine ces derniers ne lui sont plus utiles.

«Diviser pour mieux régner», telle est depuis la nuit des temps la tactique du père du mensonge; tel aurait bien pu être aussi en la circonstance le titre de cet article, et ce avec ou sans «monarchie absolue»...

Qui sait si, au fond, et au-delà de toutes les considérations fausses et biaisées de M. Lefebvre, l’article «Le Vatican est parmi nous» n’aura pas eu, malgré lui, le mérite non seulement de faire prendre conscience à de nombreux lecteurs catholiques et même non catholiques, de la nécessité objective pour eux de mieux connaître les racines et les origines de cette religion qui a marqué et continue de marquer l’histoire de notre Peuple et celle de tous les Peuples, mais aussi de donner la possibilité à chaque catholique de mieux assumer, au besoin, son identité de baptisé, de croyant et de pratiquant en prenant résolument les distances – elles aussi objectives – qui s’imposent par rapport au schisme qui, bien que non déclaré, est malheureusement, et ce depuis fort longtemps, consommé et bien collé à la réalité de notre vie ecclésiale du Québec.

Oui, il était grand temps que ça décolle et que l’Église au Québec, à la suite du Primat au Canada, reprenne son envol... Un merci tout spécial à Mgr Ouellet d’avoir le courage, à la suite du Pape Jean-Paul II, de se tenir debout, avec Marie, au pied de la Croix, dans la fidélité au Christ et à l’Évangile!

Père Pierre Mastropietro, o.ff.m.


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