Agonie de Jésus

«Père, s'il est possible, que cette heure s'éloigne de moi!»

Le Christ, dans sa Passion,
est glorifié par le Père

par Père Maurice Péloquin

LA CROIX... GLOIRE DU CHRIST

Au dernier soir de sa vie, quelques heures avant de mourir, Jésus était au milieu des siens pour le dernier repas. Se recueillant d’une façon particulière, il se mit à parler tout haut et longuement à son Père. Cette longue prière que nous a rapportée saint Jean est appelée «la grande prière sacerdotale». Elle commence par ces mots: «Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils.» (Jn 17, 1) Or, c’est la Croix qui sera la gloire du Christ. Saint Jean nous dit justement que «l’Esprit Saint n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié» (Jn 7, 39).

La grâce n’avait pas encore été conférée, parce que le Christ n’était pas encore monté sur la Croix pour mettre fin à la rupture entre Dieu et les hommes, rupture due au péché. En effet, c’est la Croix qui a réconcilié les hommes avec Dieu, qui a fait de la terre un ciel, qui a réuni les hommes aux anges. La Croix a renversé la force de la mort, détruit la puissance du démon, délivré la terre de l’erreur. Bref, la Croix, c’est la volonté du Père, la gloire du Fils, la jubilation de l’Esprit Saint.

Par sa Passion et sa Résurrection, Jésus a donné à tous ceux qui l’ont accueilli dans la foi, l’espérance et l’amour, le pouvoir de devenir «enfants de Dieu», d’être engendrés de Dieu même. En somme, Jésus est venu afin que nous ayons la Vie et que nous l’ayons en abondance. (Cf Jn 10, 10) Le désir de Jésus et la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, c’est-à-dire l’homme en état de grâce, l’homme animé de la Vie divine.

Aussi, depuis sa mort et sa résurrection, Jésus donne cette Vie abondante à tous ceux qui croient en lui et qui lui obéissent. Parce qu’il est la Vie divine elle-même, la Vie éternelle, Jésus nous partage sa propre Vie. Toutefois, cette Vie que Jésus nous donne, nous la commençons sur terre, dans notre quotidien. Bien entendu, elle va s’épanouir au Ciel, dans la gloire de Dieu, au-delà de notre mort.

LA CROIX... MANIFESTATION DE L’AMOUR DE DIEU

En nous réconciliant avec Dieu, la Croix a donc aboli le décret de notre condamnation, elle a brisé les chaînes de la mort. La Croix est la manifestation de l’Amour de Dieu, de ce «Dieu qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas.» (Jn 3, 16) La Croix a ouvert le paradis, elle y a introduit le malfaiteur réconcilié et elle a ramené au Royaume des cieux le genre humain voué à la mort. Puisque tous ces biens nous sont venus et nous viennent encore par la Croix, nous pouvons comprendre que ce fut vraiment là la victoire et la glorification du Christ.

Il est vrai que le Christ n’a jamais voulu de la gloire humaine ni de la royauté éphémère. Il a toujours voulu qu’on réponde plutôt à son Amour, qu’on change de comportement et d’habitudes. Voilà ce qui fait sa gloire et sa joie.

Saint Jean a conservé de nombreuses phrases typiques de la prière de Jésus lors de la dernière Cène. Voyons brièvement la tonalité de ses confidences au dernier repas avec ses disciples. Tout d’abord, en même temps qu’il prie son Père, Jésus s’adresse à ses apôtres et à nous tous. Il prie tout haut en révélant le fond de son coeur: «Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils, pour que ton Fils te glorifie et que, par le pouvoir sur toute chair que tu lui as conféré, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.» (Jn 17, 1-2)

D’instinct, nous comprenons que Jésus veut parler de sa passion et de sa mort qui approchent et qu’il a plusieurs fois prédites. Il avait dit, entre autres paroles: «Mon heure n’est pas encore venue», «Père, sauve-moi de cette heure!», «Voici l’heure où vous allez vous disperser...». Pour Jésus, «cette Heure» englobait tout son passage au Père, et donc à la fois ses souffrances, sa mort, sa résurrection, son entrée dans la gloire et même, semble-t-il, le don de l’Esprit Saint aux hommes. L’heure de Jésus, c’est une sorte de grand moment qui commence dans le temps et qui débouche dans l’éternité, dans la gloire.

L’HEURE DE JÉSUS... NOTRE HEURE...

En formulant cette prière, Jésus est bien conscient que, désormais, la mort est inévitable. Mais pour lui cette mort va marquer l’entrée dans la vie nouvelle. Nous comprenons alors l’insistance avec laquelle il parle de la gloire: «Père (...), glorifie ton Fils!» L’heure est venue pour Jésus d’aller vers son Père, mais l’heure viendra, pour nous aussi, de passer de ce monde au Père, et c’est bien pourquoi le Christ veut donner dès à présent à notre existence toute sa densité, toute sa force d’amour et de service.

La vie de l’homme dans l’au-delà, qui oserait en parler si Jésus n’en avait fait le centre de son message? En général nous avons peur de ce passage d’un monde à l’autre, car il y a la désintégration de notre corps mortel pour accéder à notre corps glorieux. Nous avons alors l’impression que la mort passe comme une ombre sur les joies que la vie peut offrir et, volontiers, nous en écartons le souvenir, comme si, à force de l’oublier ou à force d’illusions, nous pourrions nous dérober à cette grande traversée...

Mais, pour ceux qui suivent Jésus-Christ, la vraie Vie, la Vie digne de Dieu et de l’homme, la Vie éternelle commence non pas au-delà, mais en deçà de la mort, sur cette terre; et c’est le grand secret du bonheur que l’Évangile proclame au monde. «La Vie éternelle, explique Jésus, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé.» (Jn 17, 3)

AMITIÉ DE DIEU POUR L’HOMME

Pour saint Jean, comme pour les prophètes, connaître Dieu ne consiste pas à accumuler des notions abstraites, comme dans un code de lois où le coeur n’aurait jamais sa part. Connaître Dieu, c’est entrer dans son intimité; connaître Jésus-Christ, c’est devenir, jour après jour, son compagnon, son disciple, son confident.

Cette amitié invisible de Dieu et de son Fils avec chacun de nous, cette présence impalpable – qui nous paraît, à certaines heures, si irréelle – sont, en définitive, plus vraies, plus réelles et plus solides que tous les appuis humains de notre bonheur. Une rencontre personnelle avec Jésus Sauveur, une amitié grandissante avec le Ressuscité, c’est cela que nous ambitionnons aussi pour tous ceux qui nous sont confiés. Parce que le Seigneur nous a consacrés à son service, notre témoignage aura la force de notre prière et de notre amour; notre rencontre avec notre prochain vaudra ce que vaut notre accueil de Dieu.

LA PLÉNITUDE DE L’ESPRIT D’AMOUR

Justement, cette «gloire» que Jésus invoque sur lui et que tout disciple espère n’est autre que la plénitude de l’Esprit d’Amour que Jésus a révélé tout au long de sa Passion et répandu du haut de la Croix. Saint Jean termine ainsi l’épisode de la Passion: «Puis, sachant que tout était achevé désormais, Jésus dit, pour que toute l’écriture s’accomplît: “J’ai soif.” Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d’hysope et on l’approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: “Tout est achevé!”, il baissa la tête et remit son esprit.» Le dernier soupir de Jésus est le prélude à l’effusion de l’Esprit Saint. D’ailleurs, il avait déjà affirmé: «Une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi.» (Jn 12, 32) Aussi, saint Paul peut affirmer: «L’espérance ne trompe pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.» (Rm 5, 5) Par l’Esprit Saint, Dieu veut réussir l’homme pour toujours; il veut éterniser son amitié avec lui. Voilà pourquoi le Saint-Esprit nous est envoyé.

LA GLORIFICATION DU CHRIST

Certes, nous parlons de la Croix comme la glorification du Christ, mais il va sans dire que c’est la Croix portée et acceptée avec Amour! Car ce ne sont pas les souffrances seules qui nous sauvent, mais l’Amour avec lequel le Christ a porté les souffrances d’ordre physique, psychique et spirituel de sa Passion, jusqu’à assumer notre mort.

De même que c’est la Passion d’Amour de Jésus qui donne la signification et la valeur à toute sa vie, ainsi en est-il pour chacun de nous: le mérite de notre existence se mesure à notre capacité de persévérer dans la charité au coeur même de la souffrance et des contradictions.

Avouons que le vieil homme en nous est bien incapable d’une telle patience: spontanément, c’est plutôt la peur, la révolte, la colère qui bouillonnent en nous et nous plongent dans la tristesse, la dépression, voire le désespoir. C’est bien pourquoi il nous faut recourir à l’Esprit Saint qui peut nous donner la force d’aimer, non pas malgré les épreuves, mais au coeur même de celles-ci. Lorsque le disciple, vidé de lui-même, est enfin devenu un instrument de l’Esprit, il accepte de compléter en sa chair ce qui manque à la passion du Christ. Le Christ est donc glorifié chaque fois que nous acceptons d’unir nos souffrances aux siennes, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. À son tour, le Père glorifie qui accepte d’unir ses souffrances à celles du Fils, en lui donnant part à sa propre Vie.

Il est vrai que nous ne devenons pas «chrétiens» par la seule profession de foi qui monte de nos lèvres; nous le devenons surtout par notre identification au Christ. C’est en suivant ses enseignements et ses exemples de vie que nous nous acheminerons davantage vers lui, et qu’«il trouvera sa gloire en nous».

LA SOUFFRANCE VÉCUE POSITIVEMENT DEVIENT PURIFICATION

La gloire de Dieu, c’est aussi d’avoir eu la puissance de se servir positivement de la souffrance qu’il n’avait pas créée, car elle est venue tout droit du péché et de l’insoumission de l’homme. Dieu convertit la souffrance en purification pour vaincre le Mal qui en résulte. Il vainc le Mal et la souffrance en nous introduisant amoureusement dans la vie éternelle grâce à sa miséricorde.

Dans le Sacrifice du Christ se révèle merveilleusement l’Amour infini du Père pour le monde. (Cf. Jn 3, 16; Rm 5, 8) Bien entendu, la capacité d’aimer infiniment, en se donnant sans réserve et sans mesure, est propre à Dieu. En des termes incomparables, Maurice Zundel ne cesse de nous dire la compassion de Dieu et sa totale solidarité avec l’être humain qui vit, qui souffre, qui agonise et qui meurt:

«Dieu, en son Fils crucifié, assume toute la détresse humaine: la Croix du Christ, c’est justement le cri poussé à la face du monde pour dire aux hommes de tous les temps que Dieu a partie liée avec tout homme, qu’Il est flagellé dans nos tortures, qu’Il saigne dans nos blessures, qu’Il gémit dans nos solitudes, qu’Il pleure dans nos larmes.» «L’amour de Dieu pour nous est semblable à l’amour d’une mère. C’est un amour d’identification qui prend la couleur de tous les états de son fils dévoyé.» (Jules Bullaird, Incidences d’une théologie libérante)

«Si vous avez senti toute la puissance du mal, toute l’horreur, toute l’atrocité du mal, tout ce qu’il y a d’insoutenable dans la douleur des innocents, vous commencez à comprendre ce que signifie le péché originel! C’est le cri de l’innocence de Dieu qui proteste qu’Il n’est pas l’auteur de la souffrance, qu’Il n’est pas l’auteur de la mort, qu’Il n’est pour rien dans la torture infligée aux innocents, davantage: qu’Il en est la première victime.

«Car justement, ce cri de l’innocence de Dieu qui éclate déjà dans le récit pourtant très imparfait de la Genèse, retentira d’une manière autrement plus déchirante dans le jardin de l’Agonie, et sur la Croix où Jésus expire! Voilà la réponse de Dieu au problème du mal, au mystère du mal, à l’atrocité du mal; c’est la Croix où Il apparaît comme la victime déchirée, innocente, et qui proteste que tout cela Il ne l’a pas voulu» (Ta Parole comme une source, p. 250), mais qu’il a vaincu en lui donnant un nouvel axe. En effet, par son Amour et sa Puissance, il a fait en sorte que la souffrance, qui est la conséquence du péché, puisse devenir un moyen de purification et d’offrande d’amour.

Évidemment, il est difficile de parler de «glorification» quand on voit le Christ souffrir en tout son corps, en tout son esprit et en toute son âme. Tout en lui évoque l’humiliation, l’abandon et la peur. Mais il accepte, car l’heure des souffrances et de la mort est pour lui celle de la gloire; mais elle est aussi celle du salut du monde entier. C’est par là qu’il nous montre combien il est grand dans son Amour pour tous les pécheurs.

La glorification du Christ consistera dans le dépouillement de sa condition de serviteur et dans sa réintégration en tant que Fils, dans la gloire du Père. Et le résultat de cette glorification, c’est qu’il porte beaucoup de fruit et attire à lui tous les hommes. De même que la mort du grain de froment est non pas un obstacle mais une condition à ce qu’il fructifie, ainsi la mort du Fils de l’homme n’est pas un obstacle à sa glorification; c’est même à cette mort qu’elle est due. Elle n’est pas une destruction ni un anéantissement de son règne; elle est au contraire l’indispensable moyen de le fonder. Car de ce Christ unique, qui livre sa vie à la mort, sortira, lorsqu’il sera ressuscité, une multitude d’enfants de Dieu que personne ne peut dénombrer.

LA MORT... UN ACTE DE VIE

L’abbé Zundel, ce maître en spiritualité, demande à ceux qui accompagnent les malades en fin de vie de les aider à faire de leur mort un acte de vie, c’est-à-dire, à l’exemple de Jésus, un acte de liberté, d’offrande et d’amour; de les aider à entrer «vivants» dans la mort afin d’être éternellement «vivants» après la mort. Or, c’est justement le grand désir de Dieu de nous donner la Vie éternelle. Cet Amour, pleinement accompli dans le Coeur de Jésus qui se livre, va être fécond dans la vie des chrétiens. Jésus va faire fleurir dans leur coeur la dimension d’éternité qui y est enfouie sous forme de germe lors du baptême.

L’expérience du mal est, en quelque sorte, une aide à comprendre que la Rédemption est une histoire d’Amour que Dieu ne peut accomplir tout seul, parce qu’elle est un acte d’Amour qui s’adresse à notre amour, et dont toute l’efficacité et toute la signification ont besoin de notre participation.

La Croix a jailli du fond de la tendresse divine comme un appel qui s’adresse à la nôtre, et quand nous ne répondons pas, le monde véritable, le monde de beauté, le monde de la joie ne peut pas exister! D’ailleurs, il y a dans toute la nature, dans tout l’univers, une certaine nature qui demande à être respectée, un certain ordre qui demande à être compris.

Les êtres vivants, principalement les êtres humains, sont davantage en relation vivante avec Dieu. Et cela n’est pas simplement des vues de poètes ou de savants! Nous en avons la preuve lorsque nous entendons cet admirable texte de saint Paul aux Romains, qui nous parle de la création dans les douleurs de l’enfantement. Elle pousse un grand cri de gémissement en attendant la révélation de la Gloire des Fils de Dieu. (Cf Rm 8, 19-22) L’univers est blessé, d’une certaine manière comme Dieu est victime, parce qu’une volonté mauvaise, une volonté possessive s’est opposée à l’Amour de Dieu. (Cf. id.)

De fait, l’homme a failli. En refusant le projet d’Amour de Dieu, il s’est trompé lui-même; il est devenu esclave du péché. Cette aliénation première en a engendré une multitude d’autres. L’histoire de l’humanité, depuis ses origines, témoigne des malheurs et des oppressions nés du coeur de l’homme, par suite d’un mauvais usage de la liberté.

DIEU... UNE PRÉSENCE QUI NOUS LIBÈRE

En réalité, c’est dans l’acceptation de ses limites ou de sa nature de fils de Dieu que l’homme trouve sa réalisation plénière et véritable. Par sa Croix glorieuse, le Christ a obtenu le salut de tous. Il nous a rachetés du péché qui nous détenait en esclavage. En lui, nous communions à «la vérité qui nous rend libres» (Jn 8, 32).

Quand comprendrons-nous enfin que le Christ nous a rachetés pour nous appeler à vivre de sa Vie? Quand comprendrons-nous que Dieu est une Présence brûlante au fond de nous-mêmes, une Présence qui nous libère et qui nous donne la possibilité de réaliser la plénitude de notre être, qui est la sainteté et pour laquelle nous avons été créés?

Terminons notre méditation en nous rappelant, selon l’Évangile, qu’à l’heure du mystère pascal, qui est l’heure où Jésus glorifie le Père et où le Père glorifie le Fils, Jésus donne sa Mère au disciple bien-aimé. Puis, en mourant, il remet l’esprit, l’Esprit Saint (cf. Jn 19, 25-30). Plus tard, au Cénacle, après sa Résurrection, Jésus souffle sur les disciples et les envoie remettre les péchés par la puissance du Saint-Esprit et, ainsi, transmettre la miséricorde de Dieu le Père.

Adorons et remercions Dieu, car par la Passion du Christ nous sommes appelés à cette grâce inimaginable de participer à la Gloire du Ciel où nous serons immergés dans l’immensité de l’Amour de Dieu! Et c’est cela qu’il nous faut retenir en regardant la croix: cet appel à la grandeur, à l’union, à l’identification.

Car la Croix nous rappelle que Dieu est plus mère que toutes les mères, qu’il a un coeur passionné pour ses enfants. Et c’est justement la grandeur de l’homme d’aimer «ce Coeur qui, hélas, est si peu aimé». (Jésus à sainte Marguerite-Marie Alacoque)

Père Maurice Péloquin, o.ff.m.