Le Royaume

L’amour invincible du Seigneur

Père Maurice Péloquin

Si nous célébrons la fête de Noël chaque année avec une joie et une conviction renouvelées, c’est que cette venue du Seigneur n’est pas un événement d’autrefois. Dieu est venu, mais il vient et revient sans cesse, toujours nouveau, toujours actuel. Il vient frapper à la porte de chaque personne pour lui offrir l’amour et la joie, en attendant de revenir pour transfigurer tout l’univers.

Il vient dans la joie spirituelle de l’Eucharistie, et dans le rassemblement festif de nos agapes fraternelles. Mais il vient aussi dans nos soucis, dans nos difficultés et dans nos échecs. Certes, nous le reconnaissons davantage quand il vient dans les joies et le devoir d’état de notre quotidien. Nous le devinons aussi quand il vient dans le secret de notre coeur, dans ce que nous avons de plus intime et de plus incommunicable, comme dans ce que nous avons de plus pauvre, de plus misérable, dans ce qui en nous est le plus obscur... Dieu vient sans cesse pour faire luire sa lumière en tout ce que nous sommes et en toutes nos actions. Oui, nous sommes créés pour Dieu, créés pour lui être unis par des liens d’amour immortel.

Justement, en cette fête de Noël, le Seigneur vient dire à chacun d’entre nous qu’il nous aime d’une manière qui n’a rien de commun avec ce que nous mettons sous ce mot «amour». Il nous aime d’un amour infini, gratuit, généreux, paternel et maternel à la fois! Et il est toute joie de nous aimer ainsi. Par son Amour, il vient réveiller en nous ce qui dort, ressusciter ce qui est mort, relever ce qui est abattu, ce qui n’ose plus regarder vers le ciel. Il vient sauver la trinité de nos trois corps, qu’il a créée à son image.

Pour peu que nous soyons ouverts à la grâce, nous constatons chaque jour à quel point nous ne savons pas aimer, à quel point nous sommes à plaindre parce que notre vie n’est pas assez ouverte à Dieu et à sa volonté. Nous nous rendons compte que notre vie est bien creuse, si peu capable de donner, de s’abandonner et de pardonner. Nous avons besoin que quelqu’un vienne réveiller en nous la force d’aimer, la capacité d’être heureux, la grâce de déborder de joie et d’allégresse. Il faut donc que quelqu’un vienne nous apprendre comment on fait pour être heureux, pour donner son coeur, pour semer la joie; comment on fait pour se donner et pour vivre dans la pureté et dans la lumière. C’est tout cela que ce petit Enfant vient nous apprendre. Ce petit Enfant déborde du désir de partager son amour avec nous, de nous apprendre à aimer comme lui, car il n’a pas d’autre moyen de nous rendre heureux.

En cette nuit, Dieu vient. Ne fermons pas notre coeur, ne fermons pas notre esprit. Écoutons dans le silence de la nuit ces cantiques qui nous parlent d’amour, de paix, de simplicité, de petitesse et d’esprit d’enfance. Cependant, cette voie d’enfance est une réalité très sérieuse et non pas une sorte de spiritualité édulcorée qui nous dispenserait des efforts à faire... Au contraire, cette voie d’enfance nous invite à suivre le Christ, c’est-à-dire à reproduire dans notre vie ce que lui a vécu. C’est une invitation à devenir vraiment Fils du Père du ciel. Devenir son fils ou sa fille, c’est accepter d’aimer à sa façon, de rendre le bien pour le mal, car Dieu, lui, fait lever le soleil sur les méchants comme sur les bons.

Cette voie d’enfance demande de notre part d’agir pour les autres non pour nous attirer leur approbation ou leurs services, mais uniquement parce que nous savons que cela est le bonheur de notre Père et la réalisation pleine et mystérieuse de notre humanité dans l’accomplissement de sa volonté. Il ne faut pas nous illusionner. Le premier Noël, ce n’est pas celui des santons et des sapins décorés et des cadeaux à sa base. Le premier Noël, c’est une femme enceinte refusée à l’auberge, réduite à s’abriter dans un coin d’étable; c’est un enfant rejeté de la chaleur d’un toit; c’est une famille mésestimée... Le premier Noël est la révélation d’un Dieu qui prend sur lui l’humiliation des humains. Voilà ce que fait l’amour invincible de Dieu, voilà l’esprit d’enfance qui s’enracine en notre humanité! Cette parole reçue de la foi doit nous rendre l’existence inconfortable, sinon notre célébration de Noël se réduit à quelques rêves de douceurs matérielles et passagères.

Noël nous interroge sur la façon dont nous traitons l’enfant et, en général, le faible, le débile, l’inutile aux yeux de la société marchande. Nous sommes les uns et les autres amenés à regarder avec les yeux de Dieu les enfants et les misérables de notre milieu. Ceci veut dire que célébrer l’enfance de Dieu, c’est un appel à mettre notre mentalité dans le sillage de la volonté de Dieu rappelée lors de la naissance de son Fils.

Cette mentalité nous remet en face de cette passion de Dieu à transmettre sa bonté et sa miséricorde. Car l’enfant né à Noël n’a pas été envoyé dans le monde pour le condamner, mais pour le sauver. Il est né pour racheter, purifier et pour faire de tous des élus du ciel. La logique de Dieu n’engendre pas l’exclusion de celui qui ne serait pas conforme, mais elle appelle à la liberté pour que chacun renaisse dans le plus vrai, le meilleur de lui-même. En vérité, si nous ne devenons pas comme ce Petit Enfant, nous n’entrerons pas dans le Royaume de Dieu. (Cf. Lc 18, 15-17) Ce soir, plus que jamais, la gloire de Dieu et la paix des hommes sont fusionnées. Ce que nous célébrons est une joie faite de pureté et de liberté du coeur: celle de l’enfance et des recommencements.

Le monde espérait la restauration d’un peuple et voici à notre propre surprise que Dieu restaure notre propre vie à sa ressemblance! Mais pour que Dieu prenne forme en nous pour nous restaurer, il nous faut adopter l’attitude de Marie, la toute humble et toute pure. Comme Angelus Silesius, nous pourrions dire: «Je dois être Marie et faire naître Dieu du dedans de moi-même et il me concédera la bénédiction éternelle 1.» 

Père Maurice Péloquin, o.ff.m.

  1. Angelus Silesius in Maria, Études sur la Vierge Marie, tome II, Hubert du Manoir, s.j., Beauchesne, Paris, 1951, p. 77.