Le Royaume

La sagesse de ma mère

Noël approchait à grands pas et toujours pas de sapin dans la maison. J’avais environ 7 ans et c’était notre premier Noël loin de mes grands-parents maternels que je chérissais particulièrement. Mes parents avaient dû déménager au loin, faute de travail pour mon père. Nous étions donc partis, en juin 1962, loin de notre Abitibi natal.

En ce premier Noël au loin, les terres abitibiennes nous manquaient énormément. Cette belle période de l’année revêtait dans mon coeur d’enfant une grande nostalgie de la ferme de mes grands-parents.

Maman sentait bien que la tristesse semblait s’installer dans mon coeur en ce temps de réjouissances. M’ayant prise à part, elle me demanda de sa voix si douce ce qui m’attristait à ce point. Je lui dévoilai donc que j’étais peinée d’être loin de grand-papa et grand-maman et que j’étais inquiète de ne pas voir encore d’arbre de Noël dans la maison. Elle m’expliqua que l’été prochain, si tout allait bien, nous pourrions passer quelques semaines chez mes grands-parents. Pour ce qui était du sapin, avec délicatesse elle me confirma qu’il n’y en aurait pas parce que nous n’avions pas assez d’argent pour faire cet achat. Ce fut à ce moment que je pris conscience de la pauvreté dans laquelle nous étions.

Tendrement, elle me demanda d’accepter ce sacrifice et de l’offrir à l’Enfant Jésus comme cadeau pour Noël. Après tout, c’était sa fête et non pas la mienne. J’acceptai à contrecoeur, car je ne pouvais pas voir plus loin que l’arbre de Noël. Je décidai donc secrètement d’aller à la recherche d’un sapin pour Noël.

La semaine suivante, à l’insu de mes parents, j’enfilai mes bottes, mon habit de neige, ma tuque et mes mitaines. Avant de sortir, je suis allée au sous-sol. J’ai vu sur l’établi de mon père une petite scie à métal. Il y avait aussi une égoïne, mais étant trop grosse pour mes mains d’enfant, j’optai pour la première, que je dissimulai dans mon habit de neige. Nous habitions la campagne et, pas trop loin derrière notre maison (que mes parents louaient), il y avait un petit bois et un grand pré où les vaches des fermiers avoisinants allaient brouter durant l’été.

Je pris donc le petit traîneau dans le garage et partis à la recherche de ce que je pensais être Noël. Environ un demi-kilomètre plus loin, je me suis vite aperçue que plus je marchais, plus je me rendais compte que trouver un sapin n’était pas chose facile.

Malgré tout, je remarquai qu’il y avait de beaux sapins. Tristement, j’ai dû me mettre à l’évidence que j’étais trop petite pour couper un arbre toute seule. Plaçant la scie sur mon traîneau, je retournai donc à la maison bredouille et très peinée de ne pouvoir revenir avec un sapin. À mon arrivée, je remarquai que la scie de mon père que j’avais déposée sur le traîneau n’y était plus. Je rentrai donc dans la maison en pleurant. Connaissant bien mon tempérament, ma mère devina ce qui s’était passé. Croyant me faire gronder, j’assumai à l’avance la suite des événements. J’ai donc tout raconté à ma mère, c’était mieux ainsi. Le sapin avait perdu tout éclat, car la scie de mon père que j’avais perdue prenait toute la place dans mon coeur. Maman sécha mes larmes en m’expliquant qu’elle raconterait tout à papa et de ne plus m’inquiéter pour la scie et pour le sapin de Noël.

Le soir venu, après la prière, maman nous borda, mes petites soeurs (elles n’allaient pas encore à l’école) et moi, en nous disant de continuer à prier et d’offrir ce sacrifice. Dans mon coeur, le chagrin de devoir affronter mes camarades de classe en me faisant demander ce que j’aurais reçu à Noël ne m’enchantait pas. Même s’il restait encore une semaine d’école avant les vacances de Noël, j’appréhendais le retour en classe après les Fêtes de Noël. J’avais une certaine gêne et même honte de devoir dévoiler notre pauvreté.

Le lendemain, après le petit déjeuner, je pris donc le chemin de l’école. Avant de partir, maman m’assura qu’il y aurait une surprise au retour de l’école. Dans ma pauvre petite tête, je croyais que la surprise allait être un sapin de Noël. Confiante et heureuse, je trouvai la journée à l’école interminable.

Au dernier son de cloche à la fin des classes, je fus une des premières à partir et courus presque tout le long du chemin du retour. J’arrivai donc tout essoufflée à la maison, mon coeur battait à pleine vapeur, tellement que j’avais l’impression qu’il allait sortir de ma poitrine. Je ne pris même pas le temps de ranger mes vêtements. Maman m’attendait et me demanda de bien vouloir placer mes vêtements sur la patère avant de monter l’escalier qui menait à la cuisine. J’ai obéi promptement à sa demande avec beaucoup d’entrain avant de la suivre au salon comme elle me l’avait demandé.

Quelle ne fut pas ma surprise en arrivant d’apercevoir qu’il n’y avait pas de sapin de Noël mais bien une très belle crèche de Noël! Vraiment, le sapin de Noël ne pouvait pas faire concurrence avec ce décor magnifique qui se présentait devant mes yeux. Je fus émerveillée de voir la façon dont tout était placé et décoré. Pourtant, c’était la même crèche qui était déposée sous le sapin l’année précédente et les autres Noëls dont je me souvenais. Mais voilà, c’était comme si mes yeux d’enfant voyaient une crèche de Noël pour la première fois. Mon coeur se gonflait d’une joie immense.

La crèche était placée en hauteur sur du papier «crêpe» imitant la pierre des champs. Des glaçons et des guirlandes ornaient le tour de la petite table sur laquelle était placée la crèche et il y avait même quelques petites boules de Noël. Tout était si magnifiquement bien réussi que j’en ai oublié complètement l’arbre de Noël.

Voilà que maman me prend tout contre elle et me demande ce que je voyais dans la crèche. Je décrivis donc tout l’intérieur de celle-ci. Il y avait Maman Marie, Papa Joseph, le boeuf, l’âne, deux bergers avec quelques petits moutons et un agnelet prêt pour réchauffer les petits pieds de l’Enfant Jésus lorsque maman le déposerait dans la mangeoire au matin du jour de Noël. Tout y était. Maman m’embrassa en me disant (et ici je n’oublierai jamais ses mots): «Il y a autre chose dans la crèche que tu n’as pas vu. Écoute ton coeur et regarde attentivement dans la crèche et dis-moi ce que tu vois!» Tout en regardant l’intérieur, je me mis à réfléchir quelques instants et, tout émue, les larmes commencèrent à couler le long de mes joues, car, en regardant au travers de mes larmes, je venais de constater l’indigence dans laquelle la famille de Jésus était. Je dis à ma mère: «Oh! mais, Maman, le petit Jésus..., lui aussi était pauvre comme nous!»

La réponse de ma mère résonne toujours dans mon coeur: «Eh bien oui, c’est pour cela que les pauvres ont une grande place dans le coeur de Jésus. Il les comprend, car Il sait que cela n’est pas facile et que ça demande beaucoup de privations. Tu vois, les pauvres et les humbles sont les personnes qui ressemblent le plus à Jésus. Quoi qu’il arrive, Jésus sera toujours là pour toi. Quand tu seras plus grande, tu comprendras.»

Effectivement, aujourd’hui, je comprends bien des choses. Dans sa grande sagesse, maman me fit comprendre ce qu’était vraiment la fête de Noël. Toute honte ou gêne que j’avais auparavant fut dissipée au même moment. Peu importe les cadeaux et ce que j’aurais à dire à mes compagnons et mes compagnes de classe après les fêtes de Noël. Je venais de ressentir l’Amour que portait Jésus pour les pauvres. Je me sentais aimée et heureuse d’être dans une famille pauvre comme celle de Jésus.

Il y aura bientôt cinquante ans de ce Noël et, chaque Noël, je ne peux faire autrement que de revivre ce merveilleux moment. La crèche a toujours été à l’honneur dans mon propre foyer. Dans sa grande bonté, Dieu a gravé, à tout jamais, cet instant d’AMOUR dans ma vie.

Je conclus ce moment de grâce inouï et mémorable de mon plus beau Noël par cette prière traditionnelle qui me vient de ma mère, qui lui fut enseignée par son père et, avant lui, son père. Une prière qui a su se perpétuer au fil des générations. Une prière que j’ai apprise à mes enfants et que, je l’espère de tout coeur, ils pourront un jour, à leur tour, enseigner à leurs enfants. Nous ­avions l’habitude de la réciter tous les soirs avec eux et plus particulièrement devant la crèche à Noël pendant toute la période des Fêtes. Encore aujourd’hui, j’aime à la réciter. Pendant la période de Noël, devant la crèche, j’aime à méditer sur ce doux moment inoubliable de mon enfance. Je vous fais donc cadeau de cette prière:

Petit Jésus, petit agneau,
faites de mon coeur un petit berceau.
Enfant de Bethléem,
je vous adore et je vous aime.
Dormez, mon Jésus, dormez, mon Sauveur,
dormez dans mon coeur. Amen.

Éveline Hull Beaudin